Robe de princesse ou peau d’ours, guenilles de mendiant ou habit de clown, nos peurs se déguisent, nous déguisent, pour nous prémunir de périls parfois plus anciens que nous. Intrinsèques à notre biologie, ou nées d’expériences fondatrices, dans le creuset de notre enfance ou dans le vécu de nos parents, elles nous chuchotent de nous faire lisses ou mordant·e·s, fuyant·e·s ou flamboyant·e·s.

Avec d’autres émotions primordiales comme la joie, la colère et la tristesse, la peur est une indicatrice physique et psychique de notre rapport au monde. Protectrice, elle a pour but notre survie, et nous permet de mobiliser nos ressources pour faire face au danger. Ce danger peut être de nature physique ou psychique : la peur naît devant le risque d’une chute mortelle comme devant celui d’être malmené·e ou blessé·e. Et si certains dangers sont aisément identifiables, d’autres sont plus insaisissables : un climat malveillant, un parent négligent, un ami manipulateur représentent des risques plus diffus, alors même que les tensions de notre corps, l’accélération de notre pouls ou un souffle plus court trahissent une anxiété réelle.

Et il y a aussi ces angoisses qui ne sont pas liées à un danger présent, mais qui résonnent comme une alarme venue du passé. Les expériences traumatisantes de nos ancêtres ou de nos parents se transmettent jusqu’à nous par les protéines de nos gènes, comme des messages silencieux qui veulent assurer la survie de la descendance. Par ailleurs, nos propres vécus douloureux allument des voyants rouges lorsque nos sens ou notre conscience détectent des indices menaçants. Il ne s’agit pas toujours d’expériences facilement situables : les enfants peuvent ressentir une insécurité profonde dans des contextes où leurs besoins fondamentaux ne sont pas pris en compte, et cette insécurité a des conséquences à long terme.

La peur est une donnée commune à tous les animaux, humains et non humains. Elle est liée à la précarité de l’exis tencesur terre et à notre profonde vulnérabilité parfois si difficile à vivre. Pour y parer, pour moins trembler, pour nous rassurer, nous construisons des châteaux-forts et des stratégies de séduction, des armes secrètes et des talismans magiques. Selon notre nature et notre passé, nous attaquons, nous esquivons, nous plaisantons pour ne pas montrer, et peut-être même ne pas ressentir certaines peurs. Et nous oublions, trop souvent, que nous ne sommes pas ces armures et ces déguisements qui nous rassurent peut-être, mais qui nous coupent des autres, qui nous retiennent dans le passé et nous empêchent d’actualiser notre présence au monde. Qui nous empêchent de ressentir pleinement la vie en nous et autour de nous : incontrôlable et effrayante parfois, mais aussi belle, surprenante, enivrante et poétique. Comment, dès lors, refaire alliance avec nos peurs en honorant leur fonction protectrice tout en leur cédant moins de terrain ? Comment apprendre à ôter nos armures et nos capes d’invisibilité pour accéder au cœur de notre être, et le laisser respirer un instant ?

Ce que l’on nomme communément aujourd’hui, dans le domaine thérapeutique, un safe place – un lieu sûr – est nécessaire pour reprendre contact avec tout ce qui, de nous, appelle et palpite derrière les carapaces, les jeux de masques et les voiles. Car derrière chaque peur se cache une menace qui n’arrive peut-être plus à dire son nom : la menace de la perte, de la solitude, de la mort, de la honte ou de la déception, qui demandent à être abordées avec délicatesse. Notre lieu sûr peut être une cabane, une grotte ou un palais, le sommet désert d’une montagne ou un village habité : ce qui importe, c’est d’arriver à s’y défaire, même un instant, de ces oripeaux utiles mais aussi encombrants, de reprendre contact avec notre vulnérabilité, mais aussi notre joie et notre douceur. D’ouvrir des espaces de dialogue avec les fauves et les souris qui nous habitent.

Photographie © Carole Sandrin