Dans le domaine agricole, la pratique de la jachère peut relever à la fois du faire et du laisser-faire. Historiquement, dans sa première acception, la jachère renvoie à l’activité de préparation des terres cultivables, au printemps et à l’été, en vue des semis d’automne (blé d’hiver, par exemple). Elle peut aussi désigner une période plus longue, selon la rotation des cultures et pâturages. Jachérer était un verbe : on labourait la terre à plusieurs reprises pour déterrer et laisser germer les adventices ; celles-ci étaient ensuite pâturées par les moutons, puis détruites par le labour suivant. Les champs étaient travaillés en profondeur, avec des apports de fumier, par exemple, afin qu’ils produisent le plus possible[1].
La pratique de la jachère a évolué ; elle a été abandonnée un temps car jugée non rentable (les engrais et herbicides s’y substituant), puis réintroduite pour lutter contre la surproduction de certaines céréales. Aujourd’hui, elle se définit avant tout comme une mise au repos des terres, à des fins écologiques, selon un cycle d’un an sur trois environ. Il ne s’agit plus de préparer la terre à produire des céréales pour nourrir les humains, mais de favoriser la biodiversité et de limiter l’érosion. Dans son acception actuelle, la jachère offre des zones tampon et des refuges pour les insectes et les petits animaux. Elle est devenue le symbole d’une meilleure compréhension du vivant et d’un dépassement de la logique de pure productivité. Le temps de la jachère est ainsi un temps de déprise de la volonté, où l’on sème par exemple des fleurs attirant les si précieux pollinisateurs. Mais, à l’inverse de la friche, un objectif reste bel et bien cultivé.
Cette notion qui a beaucoup nourri l’imaginaire littéraire, occasionnant d’ailleurs de nombreux contresens[2], est également fertile pour le domaine psychique. Il paraît en effet vital de respecter la cyclicité de notre écosystème intérieur, où temps actifs et temps passifs se succèdent. Cette alternance est non seulement nécessaire à notre équilibre physique et psychique, mais elle permet en outre à des processus profonds de s’accomplir, à nos cellules de se régénérer, à notre inconscient d’assimiler les expériences passées et de mûrir les gestes futurs. Au sens symbolique, la jachère est ainsi une période de retour à un état moins volontaire, plus sauvage, peut-être aussi plus ouvert. Elle est l’occasion de maints labours et désherbages, souvent sous-estimés, qui contribuent au développement de notre intériorité.
Loin des stratégies et des objectifs, nos terres peuvent laisser surgir des plantes inattendues et généreuses. Je me souviens avoir lu, il y a longtemps, un texte d’Arnaud Desjardins qui évoquait la possibilité de devenir « passivement actif » et « activement passif », c’est-à-dire d’avoir la capacité à observer ces deux postures en soi et d’installer une distance fertile avec elles. Cette vision subtile du faire et du non-faire offre une infinité de nuances entre les deux pôles, et permet d’accueillir avec lucidité les moments où la posture intérieure est plus importante, et sans doute plus agissante, que n’importe quel geste ou parole. Elle invite à être pleinement présent·e à ce qui se trame dans des dimensions parfois invisibles de l’être.
En somme, des temps de repos et de lâcher-prise sont indispensables à notre renouvellement, à notre santé et à notre équilibre. Ils offrent un climat adapté aux graines nécessitant lenteur et douceur pour germer. S’octroyer des saisons de jachère, c’est en outre se permettre une improductivité vitale, un temps de résistance au faire. Dans une société capitaliste, il s’agit d’un geste révolutionnaire, comme le soulignent plusieurs autrices[3]. Tricia Hersey, sur son compte Instagram @thenapministry et dans son livre Rest is Resistance[4], considère par exemple que le repos et le soin de soi sont des conditions fondamentales du militantisme. Dans la manifestation féministe du 13 juin dernier, à Lausanne, on percevait bien cette immense aspiration à une société qui saurait ralentir, respirer, prendre soin. Mais s’autoriser le retrait est aussi un acte de foi, un saut dans le vide. Car cesser de faire, exister sans agir vers l’extérieur, c’est disparaître un temps des radars, parier sur une valeur intrinsèque fondée sur l’intériorité, et croire en la fertilité de ses terres profondes. On oublie que même les plus grands fauves se reposent plus qu’ils ne chassent. À l’instar de tous les vivants, nous avons un besoin profond de flânerie, de jeu et de rêve.
_______________________
[1] Voir à ce sujet le passionnant ouvrage de Pierre Morlon et François Sigaut, La troublante histoire de la jachère. Pratiques des cultivateurs, concepts de lettrés et enjeux sociaux, Dijon, Educagri ; Versailles, Quae, 2008.
[2] Ibid., p. 13
[3] Voir à ce sujet l’excellent dossier « Le repos, une rébellion, ou le mythe de la paresse » de Clémentine Koenig dans la revue Grain, volume III / « Imperfection », automne 2022-hiver 2023, pp. 76-87.
[4] Tricia Hersey, Rest is Resistance. Free Yourself from Grind Culture and Reclaim Your Life, Londres, Octopus Publishing Ltd, 2024. Traduit en français aux éditions les Renversantes (Ivry-sur-Seine, 2026) : Reposez-vous ! Résistez à la broyeuse capitaliste.
Photographie © Caroline Recher