La mémoire n’est pas seulement une question de tête : c’est une matière plastique, remodelable, sensorielle. La mémoire se loge dans notre corps tout entier, dans sa matière, ses gestes, ses réflexes. Et ce corps que nous sommes habite le présent avec plus ou moins d’intensité ; il est traversé d’histoires qui nous appartiennent en propre ou viennent de plus loin que nous. La couleur de nos yeux, la taille de nos mains, les prédispositions à la santé ou à la maladie sont chuchotés par nos gènes et résultent de longues chaînes de transmission. Parfois, des sensations logées dans notre gorge ou notre ventre semblent nous visiter comme des fantômes. L’« empreinte du corps familial »[1] se fait sentir, le corps collectif se superpose à l’organisme singulier. Puis un parfum de pluie nous ramène à l’instant présent, ou le poids d’une main sur notre épaule.
Ce corps imprégné d’histoires, de mémoires et de rencontres nous tient lieu de maison dont les fenêtres s’ouvrent ou se ferment sur l’extérieur. Notre territoire intime, traversé de plusieurs temporalités, comment le vivons-nous ? Quels sont les lieux de notre corps où nous nous sentons pleinement accueillis ? Quels lieux se révèlent douloureux ou inconfortables ? Sous la peau de chacun·e se cache une topographie hautement singulière, faite de profondeurs et de retraits, de lourdeurs et de légèretés, de plénitudes et d’absences. Si nous pouvions cartographier notre corps selon nos ressentis, notre ventre contiendrait peut-être un volcan, notre tête serait plus grande que nos poumons et nos chevilles tinteraient comme du cristal.
Comment appréhender ce qui fait de notre corps une demeure et/ou un carrefour, comment revenir à un « corps à soi »[2] qui nous appartienne, délimite de manière juste le dehors et le dedans, le passé et le présent ? De nombreuses disciplines nous proposent des manières d’approfondir la présence à soi par le corps, de l’habiter plus pleinement, par la respiration et le mouvement : yoga, Feldenkrais, Pilates, danse expressive, méditation marchée, pour n’en nommer que quelques-unes. Lorsque la géographie intime est trop colonisée par des mémoires traumatiques, certaines approches spécifiquement thérapeutiques offrent des clés de compréhension et des outils pour réaffermir le corps dans le présent[3]. Se réapproprier son corps implique alors d’aller à la rencontre de lieux intimes délaissés ou prisonniers du passé. La douleur et la maladie, elles aussi, peuvent mettre à l’épreuve notre capacité de présence dans notre corps, tout en l’y arrimant, paradoxalement. Notre organisme est un lieu d’expression avec son langage propre. Une expression de dernier recours, parfois, quand les mots ne peuvent pas dire, quand les larmes ou les cris ne peuvent pas jaillir.
La danseuse et chorégraphe étasunienne Anna Halprin (1920-2021) était une grande exploratrice du lien entre corps intime et corps social, entre corps et émotions, mémoires et représentations. Atteinte à deux reprises d’un cancer du côlon, elle a imaginé en réponse à sa maladie une approche mêlant danse, dessin et voix pour « se réinventer soi-même, physiquement, moralement, émotionnellement, et ainsi la vie devient un processus créatif constant »[4]. Envisageant le corps comme un lieu à la fois sensible et symbolique, Anna Halprin développera ensuite cette approche, le Tamalpa Life Art Process, en tant que véritable outil d’expression et de thérapie à la fois[5]. La pratique de l’autoportrait par le dessin, le mouvement et l’écriture y tient une place importante et amène à un élargissement de la conscience du corps, autant dans la perception sensorielle que dans la compréhension de son fonctionnement et de sa portée symbolique, imprégnée de notre histoire[6].
C’est en effet principalement notre corps qui nous inscrit dans le temps. Il est notre véhicule terrestre. Il se transforme, porte les traces de nos âges successifs. Notre peau se marque de taches et de cicatrices disant que nous avons vécu. Cette matérialité nous surprend parfois dans le miroir, nous qui, à l’intérieur, restons en quelque sorte atemporels. Comment vivons-nous ces sédimentations du temps dans nos gestes, nos postures ? Où se loge notre histoire dans nos perceptions subjectives : notre peau, nos os, nos cellules, nos organes ? Comment notre corps a-t-il traversé nos aventures, comment s’en souvient-il ?
Dans The Brown Sisters, un travail au long cours devenu célèbre (voir ci-dessous), le photographe Nicholas Nixon a photographié sa femme et ses trois sœurs chaque année entre 1975 et 2022[7]. Cet ensemble de 48 portraits en pied ou en plan rapproché exerce une fascination élusive. On y voit simultanément les modifications des visages, des corps et des attitudes, et ce « quelque chose » qui ne change pas, qui traverse le temps, y résiste peut-être et dit une irréductibilité. La personnalité de chacune s’exprime par une posture, un menton légèrement relevé, des bras croisés, une manière d’enlacer l’autre. Les années qui passent adoucissent les traits ou les creusent ; les épaules se voûtent un peu. Notre corps, fidèle compagnon, nous emmène à travers les âges, nous signale avec joie ou avec douleur que nous sommes des êtres de chair, que nous rencontrons le monde à travers lui. Il contient, en creux ou en pleins, nos heures lumineuses et sombres, nos étreintes et nos larmes.
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[1] Danièle Brun, L’empreinte du corps familial. Mémoire des cicatrices, Paris, Odile Jacob, 2019.
[2] Camille Froidevaux-Metterie, Un corps à soi, Paris, Seuil, 2021.
[3] Voir par exemple Peter A. Levine, Réveiller le tigre. Guérir le traumatisme [1997], Marchienne-au-Pont, Éditions Socrate Promarex, 2008 ; Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien. Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du trauma [2014], Paris, Pocket, 2021.
[4] Jacqueline Caux, Anna Halprin à l’origine de la performance, Lyon, Musée d’art contemporain ; Paris, Éditions du Panama, 2006, p. 118. Voir également le documentaire de Ruedi Gerber, Breath made visible, 2009.
[5] Élaborée avec sa fille Daria Halprin, artiste et thérapeute, cette méthode est enseignée au Tamalpa Institute en Californie ainsi que dans plusieurs autres pays.
[6] Daria Halprin, La force expressive du corps [2003], Gap, le Souffle d’Or, 2014.
[7] Nicholas Nixon, The Brown Sisters (1975-2022), Madrid, Fundación MAPFRE, 2024.
Collage (détail) © Caroline Recher