Dans les contes et légendes, il est souvent question de vêtements, de déguisements, de changements d’apparence. Qu’il s’agisse de princes transformés en grenouilles, en ours ou en vieillards, de femmes-cygnes ou de femmes-phoques, de vêtements rendant invisible, splendide ou laid : ces histoires nous invitent à questionner les différentes guises sous lesquelles l’identité se dissimule [1].

De quoi avons-nous besoin pour affronter le monde, comment nous en protégeons-nous – par l’évitement, l’absence, l’humour, les mots, la dureté, la vigilance ? Devant l’adversité ou le danger, nous faisons-nous hérisson, lion, gazelle, serpent, caméléon ? Les stratégies de protection que nous adoptons, le plus souvent inconsciemment, nous appartiennent-elles, ou ont-elles été construites par des modèles familiaux ? Peut-être les réflexes de soumission, de séduction, d’agression ou de fuite sont-ils nés bien avant nous, dans des situations où ils étaient la meilleure (ou la moins mauvaise) manière de se protéger, soi et ses proches. Dans des contextes de violences domestiques, de guerre, de régimes dictatoriaux ou de précarité matérielle, se taire ou se révolter, se replier sur soi ou s’allier à d’autres sont des façons de résister qui peuvent être individuelles mais aussi culturelles, familiales. Il en va de même pour des dangers plus courants, des menaces plus banales, liés aux conditions même de la vie terrestre : maladie, changements, pertes, insécurités.

De feu ou de glace, de fer ou de soie, est-ce que nos armures nous conviennent ? Est-ce que nous pouvons les ôter ou nous collent-elles à la peau ? Et surtout, qu’est-ce qu’elles abritent ? Le psychologue américain Richard C. Schwartz a développé, depuis les années 1980, une approche thérapeutique appelée Système Familial Intérieur (IFS – Internal Family System), fondée sur l’idée que le psychisme de chaque individu est composé de multiples parts [2]. Nourrie notamment de la thérapie systémique, cette approche propose de concevoir notre psychisme comme une dynamique entre plusieurs parts nommées « managers », « pompiers » et « exilés ». En résumé, les parties protectrices (« managers » et « pompiers ») cherchent à défendre l’intégrité du Soi ou Self (le cœur de l’être) contre des dangers externes (agressions, par exemple) ou internes (submersions par les affects des « exilés », c’est-à-dire des parties blessées ou traumatisées). Ces « personnages » intérieurs, qui peuvent être colériques, paralysants ou contrôlants, sont bien souvent calqués sur les modèles familiaux vécus dans l’enfance.

L’approche de Richard C. Schwartz, qui permet de composer de manière symbolique et imagée avec son monde intérieur, offre également une distinction salutaire entre ce qui est vraiment de l’ordre de l’être profond et les différents conditionnements, héritages et systèmes de protection construits au fil de l’existence. Ainsi notre noyau est-il, dans cette conception, comme entouré d’une cohorte de figures très diverses (plaintives, rugissantes ou critiques, par exemple) qui ont pour première mission de le prémunir de toute atteinte vitale et d’éloigner le danger. Le simple fait d’envisager l’aspect hétérogène de ce théâtre intérieur peut déjà accorder une prise de distance bienvenue : avec le temps bien des systèmes défensifs deviennent obsolètes, voire destructeurs. Mais prendre conscience de nos protections, c’est aussi s’aviser que le dragon veille sur un trésor. Le cœur de notre être, qu’on le nomme Soi, Self, âme, esprit ou tout autre chose encore, n’est-il pas notre bien le plus précieux ? À trop se protéger, on oublie parfois de fréquenter ce lieu si intime. Reine ou enfant, végétal ou animal, cabane ou château, comment imaginons-nous cette partie centrale de notre être que nous avons appris à protéger de la brutalité du monde et de notre éducation [3] ? Il y a peut-être des douves remplies de larmes ou des déserts d’impuissance à traverser pour la rejoindre, elle n’en reste pas moins notre part essentielle.

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[1] Voir le très beau livre de contes Secrets d’étoffes de Claude Fauque et Anne Lascoux, illustré par Charlotte Gastaut (Paris, Albin Michel, 2015).

[2] Richard C. Schwartz, Système familial intérieur : blessures et guérison, Issy-les-Moulineaux, Elsevier Masson, 1995 et Pourquoi nous sommes essentiellement bons (No Bad Parts). Guérir les traumatismes, restaurer le self-leadership avec la thérapie IFS, Lyon, Quantum Way, 2023.

[3] Voir notamment le livre percutant et nécessaire de Clémentine Beauvais, L’enfance. Qu’est-ce que ça change ?, Genève, Labor et Fides, 2026.

Collage (détail) © Caroline Recher